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Le voile islamique, véritable enjeu d’opinion
Chroniques
Le voile islamique, véritable enjeu d’opinion
8 juillet 2010
Article publié dans la Revue Politique et Parlementaire, juin 2010
Pourquoi parle-t-on de la « burqa » ? Et pourquoi hier, en 1989 précisément, parlait-on du « tchador » ? Avant de considérer comment l’opinion se saisit du débat, et quel que soit le degré de réalité de celui-ci, un petit détour sémantique s’impose. En effet, les sondages, comme la politique, reposent sur des mots, et ceux-ci sont rarement neutres. Le « niqab, » voile intégral islamique, en 2010, ou le « hijab », foulard islamique ne recouvrant pas le visage, en 1989, seraient pourtant plus appropriés. L’argument d’une trop grande technicité du mot ne tient pas, les quatre termes susmentionnés ne diffèrent pas en la matière, et tous sont d’une introduction récente dans le langage médiatique. A l’inverse, on peut remarquer que chacun de ces deux termes situent le débat dans un contexte belliqueux, renvoyant l’un à l’Afghanistan l’autre à l’Iran. Leur introduction dans le libellé des sondages, particulièrement fréquente en 2010 pour la « burqa » ne peut manquer de favoriser les réactions de rejet, sans que les commanditaires ou les maîtres d’œuvre de ces études en aient nécessairement conscience.
Une autre similitude entre les polémiques de 1989 et de 2010 est l’équivoque régnant entre d’une part des réactions centrées sur l’islam, et d’autre part des tentatives de généralisation à l’ensemble des rapports entre laïcité et religions (1). Par ailleurs, les deux affaires se ressemblent en ce qu’elles troublent les clivages partisans et sèment l’embarras. Enfin, elles ont un point commun qui les singularisent de la plupart des sujets d’actualité, et donc des objets de sondage, c’est que l’on s’interroge sur leur degré de réalité : le phénomène décrié ne serait-il pas que le produit dérivé de calculs politiciens et de la recherche de l’audimat ?
De cette nuée d’ambiguïtés et de questionnements surgissent des faits simples, élémentaires. Il y a une nouvelle loi en préparation sur le sujet, des prises de position publiques, et des sondages. L’opinion publique est confrontée à des choix, et l’on peut savoir à la fois quelles sont ses préférences, et d’abord quelle importance elle accorde au problème.
Un débat qui intéresse
En 2010 comme 21 ans auparavant, nombreux sont ceux qui relativisent l’importance du débat au regard d’autres sujets concernant les citoyens. A cette première critique s’ajoute le soupçon de manipulation politique par le pouvoir en place, comme adjuvant au Front National hier, comme diversion délibérée aujourd’hui. Ces deux reproches sont en apparence contradictoires : si les Français s’en désintéressaient, l’impact d’une éventuelle manœuvre serait des plus réduits. En réalité, les choses sont plus compliquées, car un tel débat peut avoir un effet politique majeur, même s’il ne passionne qu’une minorité. L’examen des données d’opinion livre sur ces points des informations nombreuses, mais équivoques.
En effet, les Français se répartissent de manière relativement équilibrée entre ceux qui considèrent que la question du port de la burqa et le projet de loi afférent sont un sujet « prioritaire » (10%) ou « important » (43%), et ceux qui jugent cela « secondaire » (30%) ou dont « on ne devrait même pas s’occuper » (15%) (2). Le contraste est profond entre les sympathisants de droite, qui pour 70% d’entre eux choisissent l’une des deux premières réponses, et ceux de gauche, qui se portent à 53% sur les deux dernières. L’âge des répondants joue un rôle très net, les plus âgés étant les plus intéressés. Inversement, et à rebours d’un préjugé courant, les catégories populaires ne sont pas plus motivées que les CSP+ par le sujet.
Par ailleurs, seule une minorité de Français considéraient au début de l’année que « les médias » avaient « trop parlé » de « la burqa » (43%) (3). Ce n’est pas si considérable : dans le même temps, 31% jugeaient qu’ils en avaient parlé « comme il faut », et 16% pensaient même qu’ils n’en avaient pas suffisamment parlé. Cette modération de l’opinion, souvent prompte à critiquer la production médiatique, va de pair avec une évidente propension des Français à évoquer le sujet. Ainsi, dans la même période, le débat sur l’interdiction du port de la burqa dans les lieux publics arrivait en deuxième position des thèmes ayant « animé (leurs) conversations avec leurs proches, leurs amis . », et même en première position au mois de mai (4). L’intérêt avoué pour le sujet était particulièrement fréquent parmi les personnes âgées mais aussi chez les plus jeunes, et, ce qui n’est pas indifférent, plus prononcé parmi les sympathisants de gauche (64%) que chez ceux de droite (60%).
Dès lors, comment ne pas s’interroger sur l’attitude de nombreux responsables socialistes, consistant à nier l’intérêt des citoyens pour ce sujet, et que Martine Aubry illustrait le 27 avril devant le Conseil national du PS : «est-ce que l’on croit vraiment que tous les soirs, pris dans les difficultés, les Français parlent de la burqa ? Croit-on que les Français iront défiler le 1er mai pour demander la fin de la burqa ? Certainement pas ». Force est donc de constater l’écho profond de ces débats dans l’opinion, y compris à gauche. Ceci ne doit pas surprendre, dans la mesure où la « burqa » cristallise non seulement les appréhensions de nombreux Français face à l’immigration ou à l’islamisme, mais aussi leur attachement aux valeurs de la laïcité et de l’égalité entre les sexes.
Une étude d’opinion réalisée plusieurs années avant l’accession de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République, et qui concernait une population à la fois directement concernée par le sujet et réputée peu sensible aux discours de la droite ou de l’extrême-droite, les enseignants, apporte un éclairage passionnant sur l’ambivalence de l’opinion, et la difficulté conséquente du positionnement de l’opposition (5). Certes, la laïcité n’apparaissait qu’en 11ème position sur liste de 13 sujets possibles de préoccupation, et 88% des enseignants pensaient déjà que l’on parlait trop dans les médias des filles portant le voile. Cependant, 78% considéraient que le port du voile à l’école est « un problème important », 79% le jugeaient « incompatible avec le Service Public de l’éducation », et 76% se disaient favorables à ce qu’une loi interdise dans les établissements scolaires publics « les signes et les tenues qui manifestent ostensiblement l’appartenance religieuse des élèves ». Ces résultats éloquents s’expliquent largement par le fait que près des deux tiers des enseignants avaient le sentiment d’un développement des pratiques « communautaristes » en milieu scolaire. En toute hypothèse, cette étude ruine l’argument d’une problématique surgie de nulle part, et de réponses de l’opinion formulée à l’aveugle. Les enseignants forment un milieu social relativement homogène, informé et souvent mobilisé, et non un pur agrégat statistique. Leurs réponses, bien en amont de l’offensive lancée par Jean-François Copé, confirment que la polémique sur la « burqa » n’est pas aussi artificielle que l’on souhaiterait souvent le croire à gauche.
L’interdiction largement approuvée
Si l’importance de l’enjeu ne s’impose pas à tous, l’orientation des réponses sur l’interdiction ou pas de la burqa est sans ambiguïté. Pour les deux tiers des Français, en avril 2010, il faut recourir à une telle interdiction, soit « partout en France », soit « uniquement dans certains lieux publics ». 32% considèrent cependant qu’il ne faut pas recourir à cette prohibition, opinion qui n’est majoritaire, en termes de proximité partisane, que parmi les sympathisants des Verts (52%) ou du Front de Gauche (51%). De leur côté, les sympathisants de l’UMP sont largement favorables à l’interdiction, et ceci dans les mêmes proportions que les sympathisants du FN (84%). Une fois encore, il n’y a pas de différenciation sociale marquée dans l’orientation des réponses, mais à l’inverse une corrélation directe avec l’importance accordée au sujet : 83% de ceux qui le jugent prioritaire inclinent à une interdiction générale du port de la burqa.
Il faut s’arrêter ici à un point de méthode, qui loin de ne concerner que les amateurs de controverse sur les études d’opinion a une forte résonnance politique. Un autre institut a réalisé exactement au même moment un sondage sur le sujet (6), délivrant un message très différent : 70% des Français y sont « favorables à l’interdiction totale du voile intégral ». Plus adéquat dans son libellé – le voile intégral correspond mieux à la diversité des tenues incriminées que la burqa -, il enferme cependant l’interviewé dans une dichotomie irréaliste. Voici un cas d’école pour décrire l’acte d’imposition logique que constitue toujours peu ou prou la rédaction d’une question, enfermant l’interrogé dans une structure de choix plus ou moins limité.
Cet exemple de la difficulté à formaliser les termes de l’enjeu témoigne aussi de sa nature même, c’est-à-dire un sujet inhabituel dans le débat public, qui entrechoque les valeurs de laïcité, d’émancipation féminine, de tolérance religieuse et de respect du libre arbitre.
La primauté du principe laïc
Dans le choix difficile entre ces différents totems de la République en général et de la gauche en particulier, les Français suivent un chemin plus nettement tracé aujourd’hui qu’en 1989. Très sensibles au risque d’affrontements entre religions, ils s’inquiètent régulièrement d’une possible importation du conflit proche-oriental dans leur pays, et considèrent que la religion doit être tenue en dehors de l’espace public. C’est ainsi qu’en mars 2008 ils jugeaient pour 56% d’entre eux que Nicolas Sarkozy avait eu tort d’évoquer « le rôle civilisateur des religions » : ce qui serait un lieu commun dans le discours de la plupart des chefs d’Etat de la planète devient en France un accroc aux règles communes. De la même manière qu’ils déclarent réprouver les éventuelles prises de position des autorités religieuses sur les grands enjeux de société (7). C’est d’abord à cette aune qu’il faut considérer leur approbation majoritaire de l’interdiction du port du voile intégral, bien que l’on discerne aussi, en mineur, une représentation de l’Islam qui demeure plus négative que celle des autres religions (8).
(1). Rappelons que la loi du 15 mars 2004, aboutissement des polémiques initiées en septembre 1989 au collège de Creil, vise à encadrer « en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics », ce qui inclue le voile islamique, mais aussi la kippa et le port de grands croix chrétiennes.
(2). Sondage TNS Sofres pour Europe 1, 22 et 23 avril 2010.
(3). Sondage TNS Sofres pour La Croix, réalisé les 4 et 5 janvier 2010.
(4). Sondages Ifop pour Paris Match.
(5). Sondage CSA pour Le Monde et La Vie, réalisé du 22 au 24 janvier 2004.
(6). Sondage LH2 pour Le Nouvel Obs.com, réalisé les 23 et 24 avril 2010.
(7). Sondage Ifop pour La Croix réalisé les 6 et 7 mars 2008.
(8). Comme en témoigne chaque année le sondage réalisé pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme.